Journée culturelle
Au mois d'avril, chaque année, un évènement intersidéralement culturel s'empare de la ville de Genève. Plus précisément, cet évènement prend place dans le charmant petit coin appelé Grand-Saconnex, et encore plus précisément, à Palexpo.
Vous l'aurez deviné, cet évènement, c'est le Salon du Livre, véritable condensé de livres, de vendeurs, d'auteurs, de maisons d'éditions, de frites, de hamburgers, de vin et de nouilles asiatiques. N'oublions pas le public, composé de classes d'école accompagnées de leurs maîtres et maîtresses stressés, de parents rêvant d'inculquer un minimum de culture à leur tendre progéniture (le résultat est en général peu probant, la progéniture étant nettement plus interressée par les frites et la chasse au trésor que par les éditions Pléiade), de personnes agées se promenant entre les livres en se remémorant leur jeunesse, et d'étudiants de toutes facultés venant pour éventuellement acheter un ou deux livres, profiter des petits cadeaux commerciaux, découvrir deux ou trois auteurs, et parfois piquer un petit délire.
La Musaraigne et quelques uns de ses amis sont de ceux-ci.
Quelques jours avant le Salon du Livre, en buvant un verre avec un Jeune Homme Au Nom Illégal, la gentille petite Musaraigne émet l'idée vaguement enthousiaste de participer à une dictée organisée par un journal genevois. Le Jeune Homme Au Nom Illégal semble aussi enthousiaste que la Musaraigne, mais la Musaraigne, toute contente, ne se doute pas à ce moment que cette idée va prendre des proportions demesurées le jour de la dictée! Le rendez vous est donc pris pour samedi.
Vendredi, la Musaraigne apprend que le Grand Frère Démissionnaire vient au Salon du Livre, et étant très dynamique ce jour-là, elle propose naïvement au Grand Frère Démissionnaire de participer à la dictée.
"Mais ouiiiii, tu verras, ça va être sympa!"
"Grmpf. Tu risquerais encore de faire moins de fautes que moi."
"Mais noooon, tu verras, ça va être sympa!"
"Grmpf. On verra."
"Mais siiiii, tu verras, ça va être sympa!"
"Grmpf. Ok."
On remarque que la Musaraigne possède un grand talent de persuasion envers son Grand Frère Démissionnaire.
L'heure du rendez vous est fixée à 11 heures du matin. (!!!) La Musaraigne essaie de protester mais cède rapidement en se disant qu'elle arrivera à se lever tôt. La Musaraigne se sur-estime.
Le jour venu, le Grand Frère Démissionnaire reçoit un coup de fil de la Musaraigne à 10h45.
"Viens de me lever. Arriverai quand je pourrai. bip bip bip"
La Musaraigne jette un oeil au journal et devient hystérique à l'idée qu'un de ses auteurs préférés vient dédicacer ses livres samedi à 17h. Du coup elle débarque en vitesse à 12h45. Remarque que le groupe est passé de trois à six personnes. Hallucine deux minutes. Se dit que si la dictée se passe mal, elle va se faire lyncher. Cherche secrètement une sortie de secours. Oublie la sortie de secours. Cherche les autres. Les trouve devant les frites et les hamburgers. Décide qu'elle n'a pas encore faim. Se réveille gentiment pendant que les autres mangent.
Le stress de la dictée comment à monter. Notre petit groupe se découvre une impressionnante capacité à se mettre la pression alors qu'il n'y a pas lieu d'être. Le déplacement vers le stand de la dictée est accompagné d'une petite discussion sur le championnat Suisse d'orthographe qui a lieu juste à côté du Salon du Livre, le même jour. On se dit qu'il ne faut pas viser trop haut tout de suite. On se rassure.
La dictée commence, on se penche sur sa feuille, en essayant de se rappeler le contenu du dictionnaire. L'exercice semble d'une facilité ridicule à la première lecture, puis se révèle être plus pervers, lorsqu'il faut écrire des mots comme "epistaxis malvenue" alors que l'on n'a même pas été présentés.
La correction se révèle être un exercice encore plus compliqué, les contestations fusent, le système informatique plante, les journalistes sont larguées, les personnes agées sont nettement plus dynamiques que ce que l'on aurait pu imaginer, c'est le désordre total. Et au final, le Grand Frère Démissionnaire a fait moins de fautes que la petite Musaraigne. Le Grand Frère Démissionnaire regrette amèrement de ne pas avoir parié avec la petite Musaraigne. La Musaraigne se réjouit de ne pas avoir parié avec le Grand Frère Démissionnaire. Etonnament, une personne du groupe disparaît à une vitesse hallucinante sans avoir avoué le nombre de fautes à la dictée...
Le gagnant de la dictée se révèle être un prof de Français, ce qui fait hurler la Musaraigne et le Grand Frère Démissionnaire que dans 20 ans, on sera à sa place! Nous sommes des gens ambitieux. La Musaraigne a faim. L'effort intellectuel, ça creuse.
Pendant que la Musaraigne satisfait son estomac en lui refourguant des chicken nuggets à prix d'or ( le Salon du Livre, comme tous les Salons est réputé pour arnaquer les visiteurs) le Jeune Homme Au Nom Illégal semble particulièrement enthousiaste à l'idée de participer à d'autres dictées. La Musaraigne acquiesce gaiement.
Le contrat est passé, on se procure le gros bouquin de Bernard Pivot, on apprend les dictées par coeur, on refait une ou deux dictées de ce genre et on s'attaque aux championnats Suisses d'orthographe l'année prochaine!
Le prochain article sera "Soirée culturelle", dans lequel sera relatée la soirée de la Musaraigne et de ses amis après le salon du livre. Mais en attendant, la Musaraigne va satisfaire son besoin le plus essentiel - dormir.