Lettre à mon fils
Tu as bientôt cinq mois. Comme toutes les mamans, je m’émerveille devant tes sourires, je m’énerve quand tu hurles, je cherche à comprendre pourquoi tu pleures et je suis fatiguée quand je me lève, quand je me couche, et un peu au milieu.
Ceux qui me connaissent bien, le savent – je n’aime pas les enfants. Je ne les déteste pas, non. Je ne les aime pas. Ils ne m’émerveillent pas, ne me fascinent pas, je ne me sens pas à l’aise avec eux. Tu es né et rien n’a changé- je n’aime toujours pas les enfants. Je t’aime, toi, mon fils. Ceux des autres ne m’intéressent pas plus qu’avant, et j’estime toujours que je n’ai pas à m’y intéresser. Je ne m’attends aucunement à ce que les autres s’intéressent à toi. C’est toujours un plaisir lorsque c’est le cas et ça m’inspire énormément de reconnaissance, mais ce n’est en aucun cas un dû.
Bien sûr, mon orgueil maternel me fait te voir comme le petit garçon le plus merveilleux de la planète. Mais mon intellect me rappelle que tu es merveilleux à mes yeux. Je n’ai pas à m’attendre à ce que le monde te trouve merveilleux.
Je t’aime. Comme mon père me l’a dit un jour, je t’aime sans « malgré » ou « parce que ». Je t’aime, c’est tout. Cet amour inconditionnel, complet et absolu, tu peux l’attendre de ton papa et de moi. Je te souhaite d’être aimé, mais pas par tous et pas n’importe comment. L’amour bienveillant est bienvenu bien sûr, mais il est précieux parce que rare. Il est des amours, tout comme des amitiés, non souhaitables – violentes, jalouses, fausses ou encore superficielles. Tu les connaîtras, inévitablement – ce monde est composé d’êtres humains et non d’anges tombés du ciel. Tu n’es pas exposé par tous les moyens au monde pour que tu ne sois pas entouré, à un si jeune âge, par ces amours et adorations fausses.
Je ne vante pas tes exploits, aussi nombreux soient-ils à quatre mois et demie, au reste du monde, pour deux raisons. La première est que tes exploits n’intéressent réellement que peu de gens. La deuxième est que je ne veux pas cultiver en toi le sentiment que l’adoration des autres t’es due. En dehors de tes parents, personne, sache-le, n’a l’obligation ou le devoir de t’aimer. Et tes parents t’aiment, tout simplement - sans y être obligés. Tu ne peux pas et ne dois pas t’attendre à recevoir de l’amour de tous. Tu dois, en revanche, agir de façon à pouvoir t’attendre à être respecté de tous.
Commence par être apprécié pour ta discretion et te distinguer par ta politesse. Tu vas, je l’espère, conquérir les peuples (comme l’indique ton prénom), non pas par la force, mais par la bonté. Cultive ton esprit. Deviens charmant plus que charmeur. Intelligent, mais pas prétentieux. Beau, mais pas narcissique. Gentil, mais pas bonne poire. Drôle, mais pas lourd. Futé, mais pas tricheur. Heureux, mais pas simple d’esprit. Aie la force de répondre à la méchanceté par l’indifférence la plus sincère. Surtout, sois honnête, sois droit. L’amour te trouvera, et tu sauras le reconnaître. Ne t’impatiente pas s’il met du temps - l’amour est occupé à résoudre beaucoup de choses dans ce monde. Ca fait beaucoup, je le sais, et pourtant ce n’est pas assez. C’est compliqué d’être un homme, n’est-ce pas ?
Ne t’attends pas à être adulé et idolâtré. Tu es un petit garçon, pas une divinité. Ne t’attends pas non plus à ce que je sois fière de toi gratuitement. Mon amour est gratuit. Ma fierté grandira avec tes accomplissements, du plus petit au plus grand. Ne t’attends pas à ce que j’étale ma fierté au grand jour. La fierté, comme l’amour, est pudique. Je n’ai pas à l’imposer à la terre entière.
Tu n’es, pour le moment, qu’un gros patapouf plein de soupe (lait...) qui ne connaît pas le mal. Ton papa et moi te protègerons, mais pas contre tout. Nous t’accompagnerons aussi longtemps que tu en auras besoin, mais pas partout. Il y a des chemins que tu prendras seul. Sois assuré que notre regard te suivra tant que nous serons là. Bientôt, tu vas tester tes limites. Tu les trouveras, je te donne ma parole. Tu vas te cogner. A des interdits, des punitions, des limites, encore et toujours. Mais je te donne aussi ma parole que nous serons là, ton papa et moi, pour soigner tes bleus et tes bosses lorsque tu te seras cogné.
Mon amour pour toi est une évidence.
Ton éducation est mon plus beau défi.
L’Amour, le vrai, le rare, est un cadeau. Honore-le.
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